Vous êtes l'université : Interview de Sarah Gensburger directrice-adjointe de l'ISP (Institut des sciences sociales du politique)

Une chercheuse travaillant sur les questions de mémoire et notamment les événements du 13 novembre 2015.

Publié le 21 octobre 2020 Mis à jour le 26 février 2021

Cette chercheuse étudie la Shoah à Paris, mais aussi l'esclavage ou encore les attentats de 2015... Si la recherche s'inscrit par essence dans le temps long, elle n'est pas pour autant déconnectée de la société, et même parfois de l'actualité. Sarah Gensburger nous éclaire sur la manière dont des politiques publiques sur la mémoire sont mises en œuvre et les effets qu’elles ont sur les sociétés occidentales.

Crédit : Didier Goupy

Crédit : Didier Goupy

L’équipe Point Commun : Bonjour, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pour commencer, pouvez-vous présenter votre parcours académique mais aussi le cheminement qui vous a mené à ce métier ?

Sarah Gensburger : J’ai une formation en science politique, histoire et sociologie à l’Ecole Normale Supérieure de Cachan, Sciences Po Paris et l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Aujourd’hui je suis chercheuse au Centre National de la Recherche scientifique (CNRS) qui compte plusieurs laboratoires communs avec l’Université Paris Nanterre.

L’équipe Point Commun : Vous êtes membre de l’Institut des Sciences sociales du Politique à l’Université Paris Nanterre, pouvez-vous nous expliquer les missions de ce laboratoire ? Quels sont ses enjeux et objectifs ?

Sarah Gensburger : Notre laboratoire, dont je suis directrice-adjointe, regroupe des historiens, des politistes, des sociologues, des anthropologues ou des juristes avec l’objectif de croiser nos regards pour comprendre les transformations du rapport au politique en comparant les lieux, de l’ancienne Europe de l’Est à l’Afrique, et les époques, de l’histoire moderne au plus contemporain.

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L’équipe Point Commun :
Quel est votre rôle dans l’équipe ? Vos sujets d’étude ?

Sarah Gensburger : Pour ma part, je travaille sur les questions de mémoire. Je cherche à comprendre comment la mémoire est devenue une question sociale et politique en France et dans les démocraties occidentales. J’étudie ainsi la manière dont des politiques publiques sur la mémoire sont mises en œuvre et les effets qu’elles ont.

L’équipe Point Commun : Ce sont donc des thèmes qui sont particulièrement connectés avec des enjeux de notre société et parfois-même, malheureusement, avec l’actualité. Dans quelles mesures travailler sur ces problématiques mémorielles est-il en mesure d’impacter nos sociétés ?

Sarah Gensburger : En tant que chercheuse, j’essaie de prendre du recul et de créer des méthodes et de construire des données qui permettent d’étudier les questions de mémoire de manière plus apaisée. Récemment, avec une collègue de mon laboratoire Sandrine Lefranc, nous avons par exemple montré que penser lutter contre le racisme et l’antisémitisme par la transmission de la mémoire d’événements violents pouvait avoir des effets inverses que ceux recherchés. (A quoi servent les politiques de mémoire ?, Presses de Sciences Po, 2017)

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L’équipe Point Commun :
En quoi les réceptions des politiques de mémoire s’inscrivent dans les rapports sociaux d’aujourd’hui ?

Sarah Gensburger : Avec Sandrine Lefranc, nous avons donc montré que l’idée de transformer les individus en les rendant conscients du passé (de l’esclavage, de la Shoah ou encore du terrorisme) pour en faire de meilleurs citoyens oublie parfois que la transmission ne s’adresse pas à des individus abstraits mais bien à des individus qui sont pris dans des rapports sociaux (d’élèves à professeurs, de camarades à camarades par exemple) qui ont plus d’influence sur les individus concernés que le récit du passé transmis.

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L’équipe Point Commun :
D’où vient votre intérêt pour vos sujets d’étude ? Y a-t-il un aspect qui vous tient particulièrement à cœur ?

Sarah Gensburger : Le cœur du métier de chercheur en sciences sociales est, à mes yeux, la curiosité et l’envie de se décentrer par rapport à ses propres certitudes. De par mon histoire personnelle, au départ, j’ai souhaité interroger l’équivalence souvent supposée entre mémoire et identité pour la considérer non comme allant de soi mais comme une construction sociale. Ce point de départ me poser des questions (et d’y répondre !) aussi diverses que : Comment les Juifs sauvés en France se souviennent de ceux qui les ont aidés ? Qu’est-ce que les visiteurs d’expositions historiques font du passé qu’ils découvrent ? Comment se construit la mémoire collective des attentats du 13 novembre 2015 ?

Crédit : S. Gensburger
Crédit : S. Gensburger


L’équipe Point Commun : Concrètement, comment menez-vous à bien vos activités de recherche, quelle est votre méthode, temporalité, vos outils ? Y a-t-il des “journées-types” ?

Sarah Gensburger : Il n’y a aucune journée type et c’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle j’adore mon travail. Selon les jours et les sujets de recherche, je vais mobiliser des archives, des entretiens, des photographies ou des données statistiques pour répondre aux questions que je me pose. Ce sont ces questions qui déterminent ceux à partir de quoi je vais travailler et non l’inverse.

L’équipe Point Commun : Vous avez mené un travail particulier lors des attentats de 2015 à Paris. Cinq années plus tard, quel regard portez-vous sur cette pratique et cette écriture ? Comment cette irruption de l’histoire immédiate dialogue-t-elle avec vos travaux sur la Shoah à Paris ?

Sarah Gensburger : Après les attentats de 2015, et puisque j’habite à côté du Bataclan et des anciens locaux de Charlie Hebdo, mon objet de recherche « la mémoire » est donc arrivée en bas de chez moi avec la mémorialisation immédiate qu’a connu mon quartier suite aux attaques. J’ai alors essayé une nouvelle forme d’écriture en ouvrant le blog « Chroniques sociologiques du quartier du Bataclan »


À découvrir ►  Enquêter en bas de chez soi. Cela m’a aussi conduit à voir différemment mon travail de micro histoire de la Shoah à Paris puisqu’à mon tour, et même si bien sûr les événements ne sont en rien identiques, je vivais mon quotidien à un moment et dans un lieu historiques. J’ai ainsi regardé davantage l’ordinaire des vies au cœur de l’extraordinaire des événements y compris pour mon travail d’historienne de la Seconde Guerre mondiale à Paris.


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L’équipe Point Commun : Qu’est ce que vous appréciez la plus dans votre métier ?

Sarah Gensburger : Je fais ce métier car il me permet à la fois de réfléchir et d’écrire mais aussi d’échanger avec d’autres, des enquêtés, d’hier ou d’aujourd’hui, aux collègues du monde entier.

L’équipe Point Commun : C’est notre petit instant“Rainer Maria Rilke” ! Quels conseils donneriez-vous à un·e jeune étudiant·e qui s’intéresse à votre domaine de recherche ?

Sarah Gensburger : Je lui dirais que le plus important c’est vraiment de vouloir sans arrêt se questionner sur le monde. C’est le point de départ pour faire ce métier.

L’équipe Point Commun : Et pour finir, c’est le moment pour faire de la“réclame”. Où puis-je suivre les actus de vos recherches ? Avez-vous envie de partager des liens vers une revue où vous intervenez, des conférences, des ouvrages ?

Sarah Gensburger : J’ai commencé à travailler sur la construction de la mémoire des attentats du 13 novembre dans une démarche très personnelle donc qui dans la suite du blog a donné l’ouvrage Mémoire Vive. Chronique d’un quartier (Bataclan, 2015-2016) (Anamosa, 2017).
Depuis, j’ai continué cette recherche mais collectivement. Avec Gérôme Truc et plusieurs collègues, nous publions le 30 octobre Les Mémoriaux du 13 novembre (Editions de l’EHESS) qui décrit les mémoriaux éphémères qui ont suivi l’attaque, analyse les milliers de messages et dessins qui y furent déposés et, enfin, explique comment ceux-ci ont été archivés par les Archives de Paris. En plus d’un livre de cherche c’est aussi un livre mémorial en lui-même puisqu’il contient 400 photographies.

►  Pour en savoir plus : harmoniamundilivre.com

Mis à jour le 26 février 2021