Vous êtes l'université : Lauriane Rat-Fischer, une chercheuse qui fait rigoler les bébés !

La littérature suggère que l’humour a un impact positif sur l’apprentissage social chez l’adulte mais à ce jour, une seule étude, réalisée par les porteurs du projet, a montré un tel effet chez les très jeunes enfants (Esseily et al, 2015).

Publié le 18 décembre 2020 Mis à jour le 16 février 2021

C'est un projet de recherche particulièrement mignon, ce qui ne l'empêche pas d'être tout à fait sérieux. Lauriane est sur le point de lancer une étude sur l'impact de l'humour dans l'apprentissage des tout petits... Découvrez-en plus sur elle, ses recherches et - si vous avez un bambin - participez !

L'équipe Point COMMUN : Bonjour, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pour commencer, pouvez-vous présenter votre parcours académique mais aussi le cheminement personnel qui vous a mené à ce métier ?

Lauriane Rat-Fischer : Mon intérêt pour l’étude du développement des apprentissages et plus généralement de la cognition a débuté avec mes études en éthologie à l’Université de Strasbourg. C’est à cette occasion que j’ai fait mes premiers pas dans le monde de la recherche en étudiant l’intelligence sociale chez des perroquets Gris du Gabon, au Laboratoire Ethologie Cognition Développement (LECD) de Paris Nanterre, sous la direction de Dalila Bovet et Laurent Nagle.

Cela m’a ensuite menée vers une thèse, à l’Université Paris Descartes sous la direction de Jacqueline Fagard, qui portait sur le développement de la cognition, chez l’humain cette fois, avec l’étude des mécanismes d’utilisation d’outils chez les bébés. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Rana Esseily (LECD), collaboratrice principale de ce projet ANR et spécialiste du développement de l’apprentissage social. Nous avions alors réalisé une première étude montrant un effet massif de l’humour sur l’imitation chez les bébés (Esseily et al, 2015).
Après 5 ans de post-doctorat, d’abord à l’Université d’Oxford sous la direction d’Alex Kacelnik puis à l’Institute for Advanced Study in Toulouse (IAST), j’ai rejoint en qualité de MCF le LECD de l’Université Paris Nanterre. C’est donc tout naturellement que nous avons pu, avec Rana, reprendre ce projet sur l’humour chez les bébés qui nous tenait à cœur.

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L'équipe Point COMMUN : Le projet que vous portez “EmoLearn” vient de remporter une ANR “JCJC” (ndlr : toutes nos félicitations à vous et votre équipe !) pouvez-vous nous expliquer ce que c’est, l’impact que ça va avoir sur vos recherches et ce que cela signifie pour vous ?

Lauriane Rat-Fischer : L’instrument JCJC de l’ANR fait référence à “ jeunes chercheurs ou jeunes chercheuses”, ce qui signifie avoir soutenu sa thèse depuis moins de 10 ans. Il permet aux porteurs de projets de développer, de façon autonome, des travaux sur une thématique propre et de constituer sa propre équipe de recherche. Il favorise la prise de responsabilité et la capacité d’innovation scientifique. L’obtention de ce financement me permettra, en collaboration avec d’autres chercheurs du LECD, de constituer une équipe d’experts sur le plan international en terme de développement de l’humour en lien avec les apprentissages chez les bébés. Cela me permettra également de codiriger un premier doctorant dans le cadre de ce projet.


L'équipe Point COMMUN : Vous êtes donc partie pour 3 années et demi de recherches, concrètement, comment mènerez-vous cette étude ? Quels sont les protocoles que vous avez conçus pour évaluer “ le lien entre apprentissage social et humour chez le bébé afin d’améliorer la connaissance des mécanismes d’apprentissage et l’importance du contexte émotionnel” ? Utiliserez-vous des dispositifs innovants ?

Lauriane Rat-Fischer : Le projet EmoLearn est innovant dans le sens où il fait intervenir en parallèle plusieurs types de mesures : des mesures comportementales (imitation d’une tâche de résolution de problème), la réponse émotionnelle des bébés (rire, sourires, état neutre, surprise), mais également des mesures plus sophistiquées permises à l’aide de bracelets électronique ou encore de l’eye-tracking. Ces derniers permettent de mesurer respectivement des composantes physiologiques de façon non-invasive (conductance cutanée, battements cardiaques et température cutanée, connues pour varier avec le contexte émotionnel) et des composantes attentionnelles par l’utilisation de l’oculométrie. Ces mesures nous permettront de mieux comprendre l’impact du contexte émotionnel sur l’attention et les performances des bébés.

Voici une vidéo que je trouve à la fois amusante et intéressante est celle de la petite Charlotte, qui, bien installée dans son bain, semble avoir trouvé un moyen très efficace de faire rire ses parents. Cette vidéo montre l’importance du contexte social et du rire dans la répétition de certains comportements chez les bébés, et notamment ici la production d’une situation humoristique.



Les vidéos proposées ici illustrent aussi très bien le développement des capacités des bébés et les moyens divers de les étudier.




L'équipe Point COMMUN : Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous intéresser à l’humour en particulier ? Quels sont les sujets que vous aimeriez creuser à l’avenir ?

Lauriane Rat-Fischer : La thématique de l’humour est arrivée un peu par hasard dans nos travaux de recherche sur l’imitation chez les bébés. Nous trouvions particulièrement surprenant de voir que dans certaines tâches, par exemple celle d’utiliser un petit râteau ou un bâton pour rapprocher un jouet hors de portée, les bébés ne commencent à imiter cette action que vers la fin de la deuxième année de vie. C’est relativement tard lorsque l’on sait à quel point les bébés ont tendance à imiter les actions de leur entourage, et ce bien avant l’âge d’un an. Nous avons alors cherché des moyens de rendre la démonstration de cette tâche plus attractive, et l’ajout d’une composante humoristique pendant la démonstration a été le facteur le plus efficace parmi tous ceux que nous avons testé jusqu’à présent. Nous avons alors été très surprises de constater qu’aucune autre étude n’avait jusqu’alors évalué les effets de l’humour sur l’apprentissage des bébés, d’où notre envie de pousser ce projet plus loin pour comprendre les mécanismes sous-jacents.


L'équipe Point COMMUN : Quels sont les mécanismes physiologiques, émotionnels ou cognitifs que vous espérez particulièrement mettre en évidence ou élucider ?

Lauriane Rat-Fischer :
La perception de l’humour implique un processus cognitif complexe : il s’agit tout d’abord de percevoir l’incongruité de la situation, et ensuite de résoudre le problème cognitif lié à cette incongruité afin de percevoir son aspect humoristique. Ainsi, l’activité même de percevoir l’humour nécessite des ressources cognitives avancées permettant de résoudre l’incongruité, mais également de mobiliser les fonctions cognitives nécessaires à l’apprentissage. Ces capacités cognitives font appel à l’attention, la mémoire, ou encore la confrontation de la situation à la réalité et aux connaissances antérieures. Mais l’humour permet également de faciliter les apprentissages grâce à l’intervention de deux autres facteurs importants : un facteur de facilitation des interactions sociales, qui est particulièrement utile lors de tâches d’apprentissage social, et les émotions positives qui peuvent également favoriser les apprentissages. Enfin, les effets positifs de l’humour s’observent également au niveau physiologique, notamment avec l’effet antagoniste qu’on lui connaît sur le stress, mais également avec de possibles effets sur les systèmes cardio-vasculaires, immunitaires et endocriniens.


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L'équipe Point COMMUN : Comment avez-vous monté le dossier ? Quels sont les aspects qui selon vous ont été déterminants ?

Lauriane Rat-Fischer :
Le montage de ce dossier a nécessité 4 années de travail consécutives. Nous avons en effet tenté d’obtenir un financement à plusieurs reprises avant que le projet soit sélectionné. Cela nous a permis de faire évoluer le projet, en nous donnant notamment un certain recul sur les aspects théoriques au fur et à mesure des versions du projet, mais également d’avancer sur son aspect pratique. L’obtention de deux petits financements (IUF pour Rana Esseily et IAST pour moi-même), nous ont ainsi permis de valider la méthodologie innovante proposée dans le projet par le biais d’une étude pilote. Par ailleurs, les nombreux retours obtenus auprès des pairs (relectures par des collègues, collaborateurs et les experts des comités d’attribution de financement où nous avions soumis le projet) nous ont également permis de le faire évoluer d’une année à l’autre. Enfin, il faut souligner l’aide précieuse apportée par le service de la Valorisation et appui à la recherche de l’Université Paris Nanterre, incarnée ici par Julie Nordin. Son expertise sur les aspects administratifs, financiers et éthiques nous ont permis de naviguer dans les formalités, pas toujours simples et parfois différentes d’une année sur l’autre, qui sont liées au montage de projet.

En apprendre davantage sur l'unité de recherche à laquelle Lauriane appartient ► L'interview des membres du LECD dans Point COMMUN
(
Pour les plus joueur.euses d'entre-vous, on vous met au défi de retrouver Lauriane dans les photos de groupe !)


L'équipe Point COMMUN : Vous avez été chercheure dans d’autres institutions au préalable, pourquoi avez-vous rejoint l’Université Paris Nanterre ? Qu'appréciez-vous ici ?

Lauriane Rat-Fischer : Bien qu’ayant fait mes études à Strasbourg, ma première expérience de recherche significative s’est déroulée en 2009 au Laboratoire Éthologie Cognition Développement (LECD) de Paris Nanterre. J’y avais découvert une petite équipe d’éthologues passionnés et passionnants qui ont forgé mon envie de travailler dans le domaine de la recherche. Depuis, le laboratoire s’est agrandi avec l’arrivée de plusieurs psychologues du développement. J’ai ainsi eu la chance de pouvoir rejoindre un laboratoire qui correspondait parfaitement à mes aspirations en matière de recherche sur la cognition à la fois chez l’animal et chez les bébés. Mon arrivée dans ce laboratoire m’a également permis de rejoindre une équipe pédagogique dans laquelle je me sens pleinement intégrée en matière d’enseignement.


* Références :

Esseily R, Rat-Fischer L, Somogyi E, O'Regan K, Fagard J. Humour production may enhance observational learning of a new tool use action in 18-month-old infants. Cogn Emot. 2015;30(4):817-825.

Mis à jour le 16 février 2021