Michaël Roy étudie l’histoire de l’esclavage, l’abolitionnisme et la pensée noire au XIXe siècle

« Je me souviens de l’émotion que j’ai ressentie en lisant, pour la première fois un récit d’esclave […] "The History of Mary Prince, a West Indian Slave" un récit particulièrement dur et violent. »

Publié le 17 novembre 2022 Mis à jour le 25 novembre 2022

Le 2 décembre est la Journée internationale pour l'abolition de l'esclavage (Oui, ça existe encore). Y avait-il des penseurs et activistes africains-américains, avant l'abolition de 1865 aux États-Unis ? Oui. Et des récits d'esclaves ? Aussi.

Michaël Roy, chercheur au CREA et membre de l'IUF, étudie ces textes historiques et ces vies souvent méconnues.

Dans cet entretien, il nous conseille par exemple l'étonnant récit d'un couple d'esclaves qui est parvenu, ensemble, a s'évader en train (De quoi inspirer le cinéma non ? Avis aux étudiants de cinéma).

Vous découvrirez aussi une autre évasion : celle d'un socialiste français qui, après s'être échappé du bagne, est devenu militant abolitionniste en Amérique.

Sommaire :
 

L’équipe Point Commun : Bonjour Michaël Roy, merci d'avoir accepté de répondre à nos questions. Pour commencer, une question qui nous turlupine.

Vos recherches portent sur l’histoire de l’esclavage, l’abolitionnisme et la pensée noire au XIXe siècle… mais aussi sur celle du livre et de l’imprimé. Ces domaines ne paraissent pas forcément lié de prime abord. Quelles relations entretiennent ces trois premières thématiques avec l’histoire du livre  ?

Michaël Roy : Oui, il s’agit de deux champs de recherche qui ont peu communiqué jusqu’à une date récente, mais que j’ai cherché à mettre en relation dans ma thèse et dans le livre qui en est tiré, Textes fugitifs. Le récit d’esclave au prisme de l’histoire du livre (récemment paru en poche sous un nouveau titre, Récits d’esclaves. S’émanciper, écrire et publier dans l’Amérique du XIXe siècle). L’histoire du livre s’est construite en tant que discipline à partir d’un canon très traditionnel, celui des pièces de Shakespeare par exemple. Les historiens du livre ont fait preuve de peu d’intérêt pour le corpus africain-américain, longtemps placé aux marges de la “littérature”. Les choses sont en train de changer, et depuis quelques années, on constate une multiplication des travaux qui entendent jeter une lumière neuve sur la tradition littéraire africaine-américaine en l’analysant au prisme de sa matérialité. Je m’inscris dans ce courant.

 

« Je me souviens de l’émotion que j’ai ressentie en lisant, pour la première fois, un récit d’esclave, en l’occurrence The History of Mary Prince, a West Indian Slave (1831), un récit particulièrement dur et violent. »

Michaël Roy

 

Ce sont des thématiques à la fois anciennes et terriblement actuelles. Quelles sont les résonances contemporaines de votre travail ?

Michaël Roy : Même si ce n’est pas l’objectif premier, une large partie de ma recherche récente révèle les racines anciennes de questionnements contemporains. Le travail que j’ai fait sur Léon Chautard - révolutionnaire de 1848, fervent socialiste, arrêté dans la foulée des journées de juin et envoyé au bagne de Guyane, d’où il s’échappe pour rejoindre les États-Unis et militer contre l’esclavage - est, d’une certaine façon, une réponse à ceux qui, aujourd’hui, opposent radicalement race et classe, estimant que seul le second critère a une validité dans l’analyse des rapports sociaux. Léon Chautard, un socialiste en Amérique montre que les socialistes français exilés dans les Amériques au milieu du XIXe siècle ont une conscience aiguë de la question raciale, qu’ils articulent à la question sociale.

Les débats actuels autour de la “race” comme outil des sciences sociales donnent lieu à de nombreuses méprises et confusions, par exemple à propos de concepts tels que celui d’“intersectionnalité”. Avec Marie-Jeanne Rossignol, Marlene L. Daut et Cécile Roudeau, nous faisons bientôt paraître aux éditions Hors d’atteinte une Anthologie de la pensée noire. États-Unis et Haïti (XVIIIe-XIXe siècles), qui réunira les écrits d’intellectuels et activistes africains-américains et haïtiens s’étant très tôt engagés sur la voie d’une réflexion critique transnationale en matière de race, de couleur et de discrimination. Nous avons voulu adopter une posture de recul historique par rapport aux débats sur la race, montrer qu’ils ne sont pas nouveaux, pas plus qu’ils ne sont une “importation” étrangère : il existe une tradition antiraciste francophone qui remonte à la fin du XVIIIe siècle et qui dialogue avec la tradition antiraciste anglophone.

 

Inspirants ou clivants, ce ne sont pas des sujets qui laissent indifférents ! Avez-vous rencontré des difficultés pour travailler sereinement dessus ?

Michaël Roy : Je ne peux pas dire que j’ai personnellement rencontré des difficultés pour travailler sur mes sujets. Mais comme une bonne partie de mes collègues, j’ai été atterré par les déclarations des anciens ministres de l’Enseignement supérieur et de l’Éducation nationale sur un prétendu “islamo-gauchisme” à l’université, en référence notamment aux travaux menés sur les questions raciales. De telles déclarations trahissent une profonde ignorance de ce qui se fait dans les départements de sciences humaines et sociales, et des concepts qu’on y mobilise, et elles masquent les vrais problèmes de l’université : manque de moyens, manque de postes. En ce sens, ces déclarations infondées font obstacle au travail des chercheuses et chercheurs.

 

« Ces autrices et auteurs noirs des Amériques, méconnus du public francophone même lorsqu’ils ont écrit en français, demandent encore à être intégrés au corpus intellectuel classique, largement dominé par des penseurs blancs européens »

Michaël Roy


Avez-vous des conseils de lecture d’ouvrages d’activistes et de penseurs noirs du XIXe siècle ? Des récits d'esclaves à nous recommander ?

Michaël Roy : Deux éditeurs, les presses universitaires de Rouen et du Havre (PURH) et les éditions Payot, font paraître de nombreux récits d’esclaves anglophones en traduction.
  • Du côté des PURH, je recommande Isaac Mason. Une vie d’esclave, édité et traduit par Claire Bourhis-Mariotti ; ce récit est singulier en ce qu’il a été écrit longtemps après l’abolition de l’esclavage.
  • Les éditions Payot viennent de faire paraître une traduction du récit de William et Ellen Craft sous le titre À 1000 miles de la liberté. L’ingénieuse évasion du plus célèbre couple d’esclaves de l’Amérique. L’histoire de leur échappée est de celles qui rivalisent avec la fiction. Ces deux esclaves de Géorgie s’enfuient par le train : Ellen, qui a le teint suffisamment clair pour passer pour blanche, se déguise en maître, tandis que William joue le rôle de son esclave… Mais l’écriture noire au XIXe siècle ne se résume pas à la forme littéraire du récit d’esclave.
C’est notamment ce que montre l’Anthologie de la pensée noire évoquée plus haut. On y trouve par exemple un extrait du Système colonial dévoilé du baron de Vastey, un plaidoyer antiesclavagiste et antiraciste publié à Haïti en 1814, d’une force rhétorique sans pareil. Ces autrices et auteurs noirs des Amériques, méconnus du public francophone même lorsqu’ils ont écrit en français, demandent encore à être intégrés au corpus intellectuel classique, largement dominé par des penseurs blancs européens.

 

« Les abolitionnistes états-uniens ont mené un important travail de sensibilisation des enfants à la question de l’esclavage, ainsi qu’à celle, connexe, du racisme. »

Michaël Roy


Quels sont les prochains sujets que vous abordez dans vos recherches ? Quels sont les sujets que vous aimeriez creuser à l’avenir ? Que peut-on vous souhaiter ?

Michaël Roy : Je viens de terminer la première version d’un manuscrit intitulé Children Are Abolitionists: Boys and Girls of the Antislavery Movement. Il s’agit d’une recherche au croisement de l’histoire de l’enfance et de l’histoire de l’abolitionnisme. J’y mets en lumière l’implication des enfants dans le mouvement abolitionniste anglo-américain.

On pourrait croire que les enfants n’ont rien à voir avec ces questions, trop complexes pour eux. En réalité, les abolitionnistes anglophones, états-uniens en particulier, ont mené un important travail de sensibilisation des enfants à la question de l’esclavage, ainsi qu’à celle, connexe, du racisme, dont les enfants noirs ont une connaissance intime. Il existe tout un corpus de textes antiesclavagistes pour le jeune public, à la tonalité parfois très radicale. Les abolitionnistes savent que leur combat risque de durer longtemps et qu’il faut assurer la relève. Ils tiennent les enfants en haute estime, et développent des idées pédagogiques novatrices pour s’adresser à eux. Les enfants eux-mêmes ont écrit sur l’esclavage, à l’école, dans leur correspondance ou leur journal intime. Il me reste maintenant à trouver un éditeur anglophone prêt à accueillir ce livre.




 

« Le “voisinage” entre disciplines propre aux études anglophones facilite l’émergence de projets interdisciplinaires novateurs. »

Michaël Roy




Quelle est votre discipline et ses particularités  ?

Michaël Roy : Mon champ de recherche en France est celui des études anglophones, au sein duquel de nombreuses disciplines sont représentées. C’est ce qui en fait la particularité et la richesse : je suis historien, mais j’ai également une formation en littérature et en traduction, et je travaille quotidiennement avec des littéraires, des linguistes, etc. Ce “voisinage” entre disciplines, comme dirait l’historien Roger Chartier, facilite l’émergence de projets interdisciplinaires novateurs. L’Anthologie de la pensée noire est le fruit des discussions que Marie-Jeanne Rossignol, historienne, et moi-même, avons eues avec nos deux collègues codirectrices d’ouvrage, Cécile Roudeau, professeure de littérature américaine du XIXe siècle, et Marlene L. Daut, spécialiste d’études littéraires et culturelles haïtiennes. L’ouvrage rassemble des sermons et des articles de presse, des poèmes et des extraits de roman, des autobiographies spirituelles et des récits d’esclaves, dans un “mélange des genres” assumé. L’histoire et la littérature ont beaucoup de choses à se dire, et elles peuvent plus facilement communiquer dans les départements de langues qu’ailleurs.

 

« L’histoire et la littérature ont beaucoup de choses à se dire, et elles peuvent plus facilement communiquer dans les départements de langues qu’ailleurs. »

Michaël Roy




Quelle est votre unité de recherche ? Quels sont les collègues (ici ou ailleurs) avec lesquels vous travaillez ?

Michaël Roy : J’appartiens au Centre de recherches en études anglophones (CREA) de l’université Paris Nanterre, qui réunit des spécialistes de l’aire anglophone en histoire, littérature, études visuelles, linguistique et traduction, et plus précisément au groupe Politiques américaines, dont les membres s’intéressent aux phénomènes de politique intérieure et étrangère et aux faits de sociétés (mouvements sociaux, inégalités urbaines, sociales et raciales, religion) aux États-Unis. J’y travaille notamment en collaboration avec Auréliane Narvaez, également dix-neuviémiste.

Au-delà de Nanterre, je collabore avec des collègues spécialistes d’études africaines-américaines ou du XIXe siècle états-unien, parmi lesquelles Marie-Jeanne Rossignol et Cécile Roudeau à l’université Paris Cité, Hélène Quanquin à l’université de Lille, Claire Bourhis-Mariotti à l’université Paris 8 et Claire Parfait à l’université Sorbonne Paris Nord.

Enfin, je suis en contact régulier avec des chercheuses et chercheurs aux États-Unis, par exemple l’historienne de l’abolitionnisme Manisha Sinha, le spécialiste de littérature africaine-américaine Robert Levine ou l’historien du livre Michael Winship.


 


Le contexte pandémique a été particulièrement handicapant pour les chercheurs en  études nord-américaines, plus largement en histoire, et au-delà toutes les disciplines nécessitant l’accès à des archives physiques. Comment êtes-vous parvenus à poursuivre vos travaux ? Quels ont été les dispositifs que vous avez employés… et ceux qui vous ont manqué ?

Michaël Roy : Le contexte pandémique a eu des effets contradictoires. D’un côté, il a rendu plus compliqués les déplacements, et obligé à des ajustements complexes en matière d’enseignement ; de l’autre, le recours généralisé à la visioconférence a resserré les liens entre chercheurs éloignés géographiquement : nous accueillons prochainement dans le séminaire du groupe Politiques américaines un historien de l’abolitionnisme qui vit en Chine. Nous avons multiplié ce genre de rencontres virtuelles au cours des deux dernières années.

Pour ce qui est de ma recherche personnelle, je suis plutôt bien loti : une large partie des archives servant à faire l’histoire de l’abolitionnisme anglo-américain ont été numérisées et sont disponibles en ligne. Mais toutes ne sont pas en accès libre, et les bibliothèques universitaires françaises n’ont pas toujours les ressources nécessaires pour souscrire des abonnements aux bases de données qui m'intéressent. Dans un contexte environnemental où il est nécessaire de continuer à limiter nos déplacements, a fortiori transatlantiques, il faut espérer que les efforts de numérisation se poursuivront, et que seront adoptées des politiques d’accès ouvert et gratuit aux sources.





Vous êtes membre junior de l’IUF. Félicitations ! Que vous permet ce statut ?

Michaël Roy : Je dispose de crédits qui me permettent de financer des déplacements, des projets éditoriaux et des événements scientifiques, et je suis déchargé aux deux tiers de mon service d’enseignement. Ce sont des conditions idéales pour la recherche. En même temps, je suis bien conscient des limites de ce système : je sais, par exemple, le poids que la décharge d’heures de cours fait peser sur mon département. Il serait préférable que les laboratoires soient plus généreusement dotés en crédits pérennes, et qu’on accorde des congés de recherche automatiques à intervalles réguliers… Je m’efforce dans tous les cas de réinvestir le temps et l’argent accordés par l’IUF dans des projets de recherche à visée critique et émancipatrice, qui examinent l’histoire des inégalités, des discriminations et des luttes sociales. Je travaille prioritairement avec de petites maisons d’éditions indépendantes et engagées (Anamosa, Hors d’atteinte), auxquelles j’ai pu apporter un soutien financier.

 


Pouvez-vous présenter votre parcours académique mais aussi le cheminement personnel qui vous a mené à ce métier ?

Michaël Roy : J’ai intégré la section Anglais de l’ENS de Lyon à l’issue de trois années en classes préparatoires littéraires. J’y ai préparé un master en études anglophones (je travaillais à l’époque sur le domaine britannique plutôt qu’états-unien, mais déjà sur le XIXe siècle) et j’y ai passé l’agrégation d’anglais. Je n’étais pourtant pas certain à l’époque de vouloir devenir enseignant ou enseignant-chercheur. J’étais très attiré par le milieu de l’édition, et plutôt que de prendre un poste dans le secondaire ou de me lancer dans une thèse, je me suis inscrit en master d’édition à l’ESCP Europe, à Paris ; j’y ai reçu une solide formation aux métiers du livre, et effectué cette année-là deux stages chez Autrement et au Seuil. Le travail d’édition que j’ai fait sur plusieurs ouvrages écrits par des universitaires a paradoxalement réveillé mon appétit de recherche, et j’ai décidé de ne pas m’engager dans une carrière d’éditeur - un métier dont la part technique me semblait en définitive l’emporter sur la part créative. Quelques mois plus tard, je commençai à réfléchir à un projet de thèse.



Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous intéresser à l’esclavage, l’abolitionnisme et la pensée noire au XIXe siècle en particulier ?

Michaël Roy : Je me suis intéressé aux questions de genre avant de m’intéresser aux questions de race. Les recherches que j’ai menées en master portaient sur l’histoire des femmes en Grande-Bretagne au XIXe siècle. La préparation de l’agrégation a joué un rôle déterminant dans ma réorientation : le programme d’histoire portait, pour la partie britannique, sur le débat sur l’abolition de l’esclavage en Grande-Bretagne (1787-1840), pour la partie états-unienne, sur le Sud après la guerre de Sécession (1865-1896)... Je me souviens de l’émotion que j’ai ressentie en lisant, pour la première fois, un récit d’esclave, en l’occurrence The History of Mary Prince, a West Indian Slave (1831), un récit particulièrement dur et violent. J’ai découvert à cette occasion la figure de Frederick Douglass, auquel j’ai depuis consacré un ouvrage collectif (Frederick Douglass in Context). Ces auteurs ont transformé ma vision du monde, me faisant prendre conscience de la centralité des questions raciales dans l’histoire des pays anglophones, et plus largement de l’Occident.

 
 
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Mis à jour le 25 novembre 2022