Colloque international - Voltaire philosophe (résumés)

Les résumés sont présentés par ordre alphabétique du nom de leurs auteurs.

Sarra Abrougui (Université de Strasbourg),
« Voltaire lecteur des philosophes de l’Antiquité »


Cette communication examinera le rapport que Voltaire entretient avec la philosophie antique. Fondée sur une démarche essentiellement critique la «philosophie» de Voltaire réfléchit sur la connaissance théorique, à savoir la métaphysique et sa condition d’articulation. Sa critique de la philosophie de l’Antiquité s’inscrit dans le cadre de sa condamnation des idées ambitieuses des métaphysiciens. Les Questions sur l’Encyclopédie, les Dialogues et anecdotes philosophiques et le Dictionnaire philosophique analysent les thèses grecques et romaines sur les questions de l’âme et du destin, et sur la divinité. D’après Voltaire, ces idées s’apparentent à des billevesées chimériques et des absurdités criantes; il estime par ailleurs que la plupart des opinions de son temps ne sont que la reprise paresseuse des discours des philosophes qui ont imposé les leurs par le préjugé de leur mérite. Il convient néanmoins de souligner que la philosophie ancienne est étudiée par Voltaire en tant qu’initiation à la pensée moderne.

Miguel Benitez (Université de Séville),
« Les deux versions de la Lettre sur Locke »

Voltaire a rédigé trois versions différentes de ce texte. Malgré le fait qu’il a intitulé cet écrit « Sur Mr. Locke », la position qu’il adopte concernant la nature de l’âme ne coïncide en aucun cas avec le sentiment du philosophe anglais, qui avait suggéré que Dieu aurait pu donner à la matière organisée la faculté de penser. Par la matière organisée, Locke entend la matière subtile dont parlait la tradition libertine, comme il l’explicite dans sa dispute avec l’évêque Stillingfleet. Dans les deux premières versions de sa lettre, Voltaire enseigne plutôt que ce que l’on appelle âme est tout simplement un mode résultant de l’organisation de la matière dans le corps animal. Dans la troisième version, parue dans les Mélanges depuis 1748, Voltaire accepte que l’âme est un être ; en ce qui concerne l’âme humaine, il hésite entre une substance intermédiaire entre l’esprit et la matière et la matière elle-même. Cependant, il marque aussi une évolution importante par rapport à Locke, car Voltaire évoque le cas d’un atome que Dieu aurait pu douer de sentiment alors que Locke avait formellement rejeté cette possibilité.

Lorenzo Bianchi, (Université de L’Orientale, Naples),
« “Bayle en sait plus qu’eux tous ; je vais le consulter : / La balance à la main ; Bayle enseigne à douter” : Voltaire lecteur et critique de Bayle »

Les relations entre Voltaire et Bayle méritent une attention renouvelée. On retrouve l’écho des écrits et de la pensée de Bayle dans plusieurs textes de Voltaire: les Contes philosophiques, les Lettres philosophique, le Dictionnaire philosophique ou le Traité sur la tolérance. En se penchant sur Bayle, Voltaire s’intéresse surtout à quatre sujets qui sont au cœur de son propre questionnement. Ces sujets sont les suivants : 1) le scepticisme ; 2) la question du mal et la critique de l’optimisme ; 3) l’idée de tolérance ; 4) l’existence de Dieu et la critique de la société d’athée. Nous les passerons ici en revue et verrons à l’occasion que Voltaire reprend (à sa façon) une idée originellement baylienne, celle d’une critique philosophique proprement asystématique.

Danilo Bilate (Université Paris I Panthéon-Sorbonne),
« L’attitude voltairienne chez Nietzsche »

Ce n’est pas un hasard si Nietzsche a rendu hommage et même manifesté le désir de reprendre le projet des Lumières dans son esquisse Die neue Aufklärung. Selon lui, le mouvement des Lumières a été marqué par la recherche de la vérité ou, au moins, par la lutte contre le mensonge et l’imposture. Nous montrerons ici que le projet nietzschéen s’inspire de l’attitude voltairienne, qui marque toute la pensée du philosophe allemand et explique l’admiration du second pour le premier. A l’occasion, nous verrons que les pensées de Nietzsche et de Voltaire suivent une forme parallèle de combat – le combat contre le fanatisme, contre la superstition et en faveur de la vérité.

Stéphanie Biquet (Université de Liège),
« La figure du philosophe dans la correspondance de Voltaire entre 1760 et 1765 »

Qualifier Voltaire de philosophe ne laisse pas de susciter la polémique. En patriarche et meneur de troupes, Voltaire a joué un rôle prépondérant dans la reconfiguration du philosophe, figure bien plus complexe qu’il n’y paraît. Cette communication consistera à établir le portrait du philosophe tel qu’il est brossé par Voltaire dans sa correspondance au cours des années 1760 à 1765, afin de cerner ce que l’épistolier entend par « philosophe » à l’époque où cette figure est au coeur de vifs combats idéologiques et où la campagne antiphilosophique bat son plein. Au fil des lettres, nous verrons que les valeurs de l’engagement, de la liberté et de l’utilité auréolent le philosophe, miroir dans lequel Voltaire se mire et s’admire. La conception voltairienne du « vrai philosophe » est une intéressante clé de lecture pour comprendre la dynamique intellectuelle de son réseau épistolaire. Il sera particulièrement question de l’hostilité que manifeste Voltaire à l’égard de Rousseau – celui qui « ressemble à un philosophe comme un singe ressemble à l’homme » (lettre à Charles Bordes, 4 mars 1765).

Rodrigo Brandão (Université Fédérale du Paraná),
« Job, Voltaire et Kant »


« Bonjour mon ami Job »: ainsi commence l’article sur Job du Dictionnaire philosophique, figure à laquelle se compare d’ailleurs Voltaire et qui représente l’aboutissement d’une réflexion sur le mal dont les termes ont été établis par Bayle et Leibniz. À son tour, Kant reprend et clôt le débat entre ces derniers : pour lui, tout essai de théodicée est destinée à l’insuccès, car si l’ordre peut montrer la sagesse de l’art, il ne peut pas engendrer la sagesse morale. Suite à sa critique d’une théodicée qui ne connaît pas les bornes de la raison humaine, Kant propose que la perspective de Job soit la seule théodicée possible. Seront considérées ici les interprétations de Voltaire et de Kant, afin de présenter les deux attitudes qui suivent la critique des prétentions de la raison : les deux, dans leur réflexion sur le mal, défendent le point de vue de l’individu faisant l’expérience du mal contre les prétentions irrationnelles de la métaphysique. Cependant, Voltaire, par ses récits de l’expérience du mal, contredit en quelque sorte Kant, qui propose une nouvelle théodicée, positive et liée à une réflexion sur la relation de l’individu à la loi, la bonne conscience et la sincérité.

Nicholas Cronk (Voltaire Foundation)
« Voltaire, Cicéron et la religion naturelle »


Dans les discussions autour du déisme voltairien, il a souvent été question du rôle des sources anglaises; on a beaucoup moins parlé de l’influence possible des auteurs de l’Antiquité sur la pensée religieuse de Voltaire. Dans ce contexte, le modèle de Cicéron est d’une importance évidente, mais peu étudié. Dans Voltaires Cicero-Bild (1968), Rainer Gartenschläger fait le tour de la question de façon assez générale, mais ne traite que brièvement la pensée philosophique et religieuse des deux hommes. Cette communication reviendra sur cette question, en tenant compte en particulier des notes marginales de Voltaire dans les éditions de Cicéron qui se trouvent dans sa bibliothèque. Ce témoignage suggère que la pensée religieuse de Cicéron fut l’objet d’un débat spécifique entre Voltaire et Émilie Du Châtelet pendant les années passées ensemble à Cirey; ce dialogue serait peut-être à mettre en liaison avec le Traité de métaphysique, voire les écrits sur Newton.

Séverine Denieul (Université Paris Nanterre),
« Casanova lecteur et critique de Voltaire »

Tout en reconnaissant le talent d’écrivain et de philosophe de Voltaire et en le considérant comme l’un des rares génies du siècle des Lumières, Casanova n’eut de cesse de discuter ses thèses, que ce soit dans des ouvrages au titre explicite, comme Scrutinio del libro, Éloges de M. de Voltaire, ou de manière plus inattendue dans des textes tels que Le Discours sur le suicide. On peut suivre ainsi la démarcation effectuée par le Vénitien lui-même en distinguant deux périodes principales dans son rapport à Voltaire : une première période, pleine d’illusions, où le philosophe de Ferney est pris pour modèle et imité, et une deuxième où il devient presque un « repoussoir ».
Comment expliquer un tel changement? C’est ce que cette communication tentera d’élucider.

Claire Fauvergues (U. Montpellier III),
« Voltaire et l’idée d’automate »

En affirmant qu’il n’est pas donné à l’homme de penser et d’agir par lui-même, Voltaire énonce une thèse philosophique qui semble contredire sa défense du concept de liberté d’indifférence. Sa conception de l’automate révèle en effet qu’il s’oppose à toute forme d’autodétermination de l’âme et du corps, se distinguant ainsi de Diderot tout en s’inscrivant comme lui dans le contexte du dialogue entre Locke et Leibniz.
La notion d’automate s’avère ici centrale, puisque, dans la lignée de l’Essay, c’est de l’homme dont Voltaire entend parler, bien qu’une telle notion soit frappée d’équivoque, Voltaire s’opposant à l’idée que l’homme puisse être à l’origine de quelque détermination que ce soit. Il se montre sous cet aspect plus préoccupé de questions métaphysiques qu’on pourrait l’attendre d’un disciple de Locke. Pour autant, il ne renouvelle pas l’idée d’automate comme Diderot, et ne l’évoque qu’au contact de divers systèmes philosophiques. Ainsi, reformulant la thèse de Malebranche selon laquelle nous n’avons aucune idée par nous-mêmes et voyons tout en Dieu, Voltaire explique dans l’article « Âme » des Questions sur l’Encyclopédie que l’homme est « un automate à sensations et à idées », synthétisant ainsi les thèses de Locke et de Leibniz. L’empirisme de Locke lui fournit des arguments permettant de se démarquer de la philosophie de Leibniz comme du matérialisme concernant la notion problématique d’automate, la Monadologie ayant, de l’aveu de Leibniz lui-même, un principe commun avec le matérialisme ancien, à savoir que toute chose est déterminée par elle-même. Que penser alors de certaines affirmations de Voltaire comme celle selon laquelle la nature agit tandis que les philosophes disputent sur l’esprit et sur la matière, ou encore de l’idée éminemment voltairienne qu’aucune question métaphysique n’influe sur la conduite de la vie ?
Nous nous proposons d’interpréter la prise de position philosophique de Voltaire dont l’idée d’automate nous semble révélatrice, d’envisager ce qui sous-tend une telle position, enfin, d’en retracer la généalogie dans l’œuvre voltairienne.
Linda Gil (Université de Rome III),
« Condorcet éditeur de Voltaire : une lecture dialogique des Œuvres complètes. »

Disciple de Voltaire qu’il a rencontré en 1770, Condorcet devient son éditeur en novembre 1778. Il s’engage à diriger la première édition posthume de ses Œuvres complètes, qui seront imprimées en Allemagne sous et livrées au public entre 1784 et 1789. Condorcet, savant reconnu dans toute l’Europe, paré de son autorité scientifique, penseur politique et philosophe, est l’auteur du paratexte éditorial de l’édition. Celui-ci se compose d’une part d’une cinquantaine d’avertissements et préfaces, d’autre part d’environ trois cents notes. À ces textes écrits en marge du corpus voltairien, s’ajoute, au dernier volume, une biographie de l’auteur, en forme d’éloge et d’hommage au patriarche. Sa correspondance et ses papiers (encore en partie inédits) témoignent d’un travail quotidien réalisé de 1779 à 1789.
Nous parlerons ici de la conjonction intellectuelle qui s’élabore dans cette édition. Elle constitue un véritable dialogue entre la pensée de Voltaire et celle de Condorcet, le second cherchant à préciser et actualiser le premier. Dans le domaine de l’économie politique, de l’histoire, de la lutte pour la tolérance ou contre le fanatisme, des réformes judiciaires ou politiques, Condorcet intervient, interpelle le lecteur, amplifie la portée des propos de Voltaire, faisant du corpus qu’il édite et commente une immense totalité dialectique. Annotant les Eléments de la philosophie de Newton ou Le Prix de la Justice et de l’humanité, introduisant le Traité sur la tolérance, il souligne à quel point Voltaire a été novateur, dans sa pensée scientifique, philosophique ou politique. Dans les marges du corpus de Voltaire, la pensée de Condorcet s’élabore et s’affirme, à la lumière des leçons du maître, pour un devenir programme d’action. Cherchant à ressaisir l’évolution des idées de Voltaire, il esquisse sa propre théorie des progrès de l’esprit humain, qu’il formulera magistralement dans son dernier texte en forme de testament philosophique, l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. C’est donc, semble-t-il, l’ensemble de l’itinéraire philosophique de Condorcet qui est ainsi marqué par la leçon voltairienne, et surtout par le fécond dialogue généré par ce travail éditorial.

Jean Goldzink (École Normale Supérieure de Lyon),
« Déisme, religion, fiction »


Nous nous proposerons ici d’examiner si et comment le déisme marque les récits historiques et fictionnels de Voltaire. L’enquête, qui n’a pas encore été systématiquement menée à ce jour, permettra de disposer de points de comparaison pour établir un premier bilan non impressionniste sur la question du ou des rapports entre le principe Dieu et deux sortes de récits qu’on ne saurait, au moins au départ, confondre sous la catégorie « récit ».

Maria Das Graças de Souza (Université de São Paulo),
« Voltaire philosophe de l’histoire : autour de l’Essai sur les mœurs »


En considérant le sens particulier de la locution «philosophie de l’histoire» chez Voltaire, on s’attend à trouver un fil conducteur, un regard porté sur les origines et un survol sur les événements passés et présents, suivis d’un diagnostic du présent et d’une vision prospective quant à l’avenir de l’humanité. Cette communication tentera de dégager la manière dont l’Essai sur les moeurs de Voltaire (1769) répond à cette attente, notamment par un rapprochement avec l’opuscule La philosophie de l’histoire (1765), qui est devenu une sorte de discours préliminaire de l’Essai. Néanmoins, il semble inutile de chercher un « sens » ou des « lois » de l’histoire chez Voltaire; en revanche, on y identifie une idée centrale, celle de « moeurs » donnant à voir l’«esprit» d’une nation ou d’un peuple, qui ordonne le récit et permet de déterminer l’objet de la recherche.

Maria Laura Lanzillo (Université de Bologne),
« Voltaire philosophe politique? La tolérance pour une théorie de l’État »

Cette communication analysera les œuvres les plus « politiques » de Voltaire (comme les Pensées sur le gouvernement, les Idées républicaines, le dialogue A.B.C. et le Traité sur la tolérance). Elle montrera que l’on peut retrouver chez lui tous les concepts les plus importants de la Modernité politique. Cela donne lieu à une philosophie politique originale de la tolérance, qui deviendra l’une des bases de la théorie de l’État libéral et du principe de laïcité. Par la suite, on verra qu’il est possible de retrouver dans la philosophie politique de Voltaire non seulement le paradigme conceptuel du rationalisme moderne, mais aussi un approfondissement original de celui-ci grâce à l’introduction de quelques éléments spéculatifs inspirés par David Hume. On verra alors que la philosophie politique de Voltaire est un moment d’élaboration d’un nouveau concept de « politique ». Ainsi redéfini, le « politique » suscite une réflexion nouvelle, aussi bien sur le rapport entre État et individu qu’entre État et société, celle-ci se trouvant refondée à neuf sur la base de la tolérance.

Renan Larue (Université de Montréal,
« Porphyre de Tyr, héros voltairien »


Hormis Porphyre de Tyr, qui rédigea au IIIe siècle un sulfureux pamphlet Contre les chrétiens, Voltaire ne tient pas en grande estime les philosophes grecs. En 1761, Jean de Burigny fait parvenir à Voltaire un exemplaire du traité de cet auteur « sur l’abstinence des viandes ». L’ouvrage est certes « une dissertation curieuse remplie de paradoxes », explique Burigny en préface à sa traduction de l’ouvrage, mais à ceux-ci sont mêlés « quelques principes que la vraie Religion ne désavouerait pas ». Quelques mois plus tard, Voltaire range Porphyre parmi les « partisans de la raison humaine ». S’il loue son anticléricalisme, il lui sait plus encore gré d’avoir reproché aux hommes leur « sanglante gloutonnerie », signifiant par-là que le régime alimentaire recouvre des enjeux moraux, anthropologiques et religieux absolument considérables : la différence entre l’espèce humaine et les « autres animaux » ne serait pas de nature, mais de degré seulement. Cette communication présentera d’abord le traité de Porphyre et sa traduction par Burigny, puis ensuite une réflexion sur le rôle de cet écrit dans la pensée de Voltaire sur l’animalité.

Marie Leca-Tsiomis,
« “Ah! mon cher maître, où est le philosophe?” Lettres de Diderot à Voltaire »
En quoi Voltaire est-il « philosophe » selon Diderot? On s’intéressera à la définition du philosophe, à ses nuances, voire à ses mutations, telles qu’elles apparaissent à la lecture de quelques-unes des (rares) lettres de Diderot à Voltaire.

Véronique Le Ru (Université de Reims),
« Voltaire lecteur de Descartes »

Mon propos est de montrer que Voltaire est un fin lecteur de Descartes et que sa lecture de Descartes le nourrit jusqu’à la toute fin de son testament philosophique qu’est le Philosophe ignorant. C’est en effet dans le dernier Doute qui sert de conclusion à l’ouvrage, le Doute LVI, intitulé « Commencement de la raison », que Voltaire glisse dans les derniers mots de ce dernier doute une référence implicite à Descartes que je vais m’appliquer à mettre au jour en présentant le contexte philosophique de la référence dans l’œuvre de Descartes. Cette place insigne de la référence peut se lire comme une révérence de Voltaire envers Descartes. Je chercherai à en comprendre le sens et la portée philosophique.

André Magnan (Université Paris Nanterre La Défense),
« Une philosophie de l’infâme était-elle donc possible? »


A partir d’une évidence de faille aujourd’hui presque aveugle, et qu’il faut donc rappeler – l’infâme, invention et obsession de l’œuvre, est un tabou du texte: le mot est totalement absent des écrits publics de Voltaire –, on peut envisager la question de la possibilité d’un discours philosophique sur un objet de pensée innommé. Dans les conditions historiques auxquelles on se réfère, la possibilité concernerait aussi l’auteur du discours, à la fois comme personne (sujet privé, voix publique et leur cohérence) et comme sujet de droit (aveu du nom ou anonymat).
Voltaire est-il/fut-il (vraiment) philosophe? Devant la question récurrente, et toujours plus ou moins sous-jacente, le libellé proposé masque mal une pointe d’agacement qui porterait presque à répondre, une bonne fois: Non, et voici pourquoi.

Anton Matytsin (Université de Stanford),
« Les débats autour de l’esprit et du corps chez Voltaire »

Au XVIIIe siècle, les enjeux du débat sur la question de l’union de l’âme et du corps ont trait non seulement aux détails philosophiques et physiologiques, mais aussi aux questions théologiques et aux preuves de l’immortalité de l’âme. Voltaire fut l’un des témoins les plus intéressés par ce débat et, en même temps, l’un de ses acteurs, critiquant la multiplicité des hypothèses et le caractère interminable des discussions métaphysiques, censurant la présomption de l’entendement humain et proposant une suspension du jugement sur ces questions, adoptant au bout du compte une attitude sceptique. Ainsi semble-t-il avoir révisé son jugement d’origine empiriste et sensualiste en adoptant une position plus nuancée, qui n’était pas complètement opposée aux hypothèses dualistes de Descartes et Malebranche. Cette communication se propose, d’une part, de rendre compte de l’évolution des thèses de Voltaire, en comparant ses premiers ouvrages philosophiques à ses travaux plus tardifs ; d’autre part, il s’agira de s’attacher au Voltaire témoin des changements intellectuels de son temps, en mettant au jour les tensions qui existent entre ce rôle d’observateur et celui d’acteur de ces changements.


Guillaume Métayer (Centre National de la Recherche Scientifique),
« Nietzsche, Schopenhauer et Voltaire : filiation pessimiste et philosophie »

La philosophie de Voltaire a été longtemps méprisée. Le seul philosophe « de profession » qui ait fait une large place à Voltaire a été Nietzsche, mais longtemps, son jugement a été considéré par les nietzschéens comme une forme de provocation et de boutade. Or, l’admiration de l’auteur de Ainsi parlait Zarathoustra pour Voltaire s’enracine dans des lectures, mais s’explique aussi par le rôle d’intercesseurs, dont Schopenhauer. A travers sa médiation elle aussi admirative, c’est une lecture pessimiste de Voltaire qui est suggérée à Nietzsche, comprise dans le double contexte d’une opposition à Rousseau et à la philosophie de l’histoire. Comment Nietzsche reste-t-il tributaire de cet héritage et tente-t-il de le dépasser ? Derrière l’enjeu de réception, comment nous enseigne-t-il à saisir l’objet « Voltaire philosophe » ?

Abderhaman Messaoudi (Université Paris Vincennes),
« Voltaire philosophe. Les enjeux d’une réévaluation »


Si Voltaire semble aujourd’hui redécouvert comme un philosophe, cette reconnaissance reste largement discutée. Alors que quelques études s’attachent à mettre en valeur tel ou tel aspect de Voltaire philosophe, aucune n’entreprend de développer la question de l’horizon d’attente et des enjeux induits par la situation dans laquelle cette redécouverte actuelle se produit. Or le renouveau profond des études voltairiennes demande à être mis en rapport avec une évolution plus globale du contexte dans laquelle il s’insère. À travers une cartographie de l’univers philosophique et critique contemporain, la présence et la force de la figure voltairienne dans la culture contemporaine sera évaluée, afin d’éprouver l’hypothèse de sa pertinence comme philosophe et de prendre la mesure du changement de climat épistémologique et philosophique et de ses conséquences. En quoi la nouvelle figure voltairienne du philosophe trouve-t-elle des échos ailleurs, notamment dans le champ de la philosophie professionnelle? Quels enseignements peuvent dès lors être tirés de cet état de fait? Quels prolongements peuvent être envisagés, sinon d’ores et déjà effectués?

Marc-André Nadeau (Cégep de Sainte-Foy),
« Défense explicite et critique implicite de Montaigne dans les Lettres philosophiques »


Dans cette communication, nous étudierons le statut paradoxal de Montaigne au cœur des débats entre Pascal et Voltaire. Même si, dans la lettre 25 des Lettres philosophiques, Voltaire prend explicitement la défense de Montaigne contre Pascal, une lecture attentive de l’ensemble de cette lettre montre que plusieurs des critiques de Voltaire contre Pascal pourraient s’appliquer tout autant à Montaigne, qui figure à l’arrière-plan de plusieurs des fragments des Pensées ciblés par Voltaire. Après avoir relevé le double mouvement qui semble s’opérer dans la lettre 25, où Voltaire joue explicitement Montaigne contre Pascal et, implicitement, Pascal contre Montaigne, nous tenterons d’en montrer la portée. Loin d’être anodin, ce double mouvement nous semble témoigner l’émergence d’une nouvelle forme de scepticisme au début du XVIIIe siècle.

Vladimir de Oliva Mota (Université Fédérale de Sergipe),
« Les fondements divins de la morale chez Voltaire »


Contrairement à ce qu’on croit parfois, la pensée de Voltaire n’est ni superficielle, ni le fruit d’un caprice d’écrivain. Au contraire, elle est le produit d’une réflexion persistante médité pendant plusieurs décennies ainsi que d’une connexion logique entre ses idées. Centrée sur le thème de la morale, cette pensée tend vers le « jardin » que les philosophes doivent cultiver pour le bien-être de l’humanité, « jardin » dont il a fait l’usage de tout son talent pour le représenter. Il s’agit d’une philosophie combative : Voltaire s’est battu toute sa vie pour l’usage libre de la raison éclairée, avec l’idée que celle-ci constituait le seul moyen possible de perfectionner les hommes. L’importance de la question du fondement de la morale et l’intérêt qu’elle suscite au dix-huitième siècle sont bien connus. Voltaire refuse pourtant tout esprit de système, les dogmes d’une religion révélée et les fondements de la morale qui en découlent. La morale qu’il a bâti n’est à aucune degré religieuse. Cela dit, le refus de la religion révélée et de ses fondements moraux implique-t-il aussi le refus de recourir à l’idée de Dieu pour établir les principes de la morale? Voltaire est toujours fidèle à la maxime selon laquelle « ou il n’y a point de Dieu, ou il n’y a de premiers principes que dans Dieu ». Nous montrerons ici les fondements de la morale selon Voltaire. Plus précisement, notre but sera d’identifier la place de Dieu dans la pensée voltairienne par rapport aux fondements qu’il donne à la morale.

Christophe Paillard (Lycée Ferney-Voltaire et Université de Lyon III),
« Du “Créateur” au “Démiurge” : les fondements métaphysiques de la philosophie du dernier Voltaire »


Le problème du statut philosophique de la pensée de Voltaire est en partie biaisé par son évolution intellectuelle. Après avoir défendu les positions du théisme newtonien dans les années 1740, Voltaire a développé entre 1760 et 1770 un déisme radical, qui visait autant à servir son combat contre « l’Infâme » qu’à lutter contre le matérialisme athée. Il a révisé en profondeur les fondements métaphysiques de sa pensée pour la rendre originale, personnelle et libérée de l’influence newtonienne. Nous le verrons ici avec le passage de la notion de Créateur à celle de Démiurge, artisan au pouvoir limité par la matière qu’il sculpte, corrélatif du passage de l’affirmation de la transcendance à celle de l’immanence divine, de la création de l’univers dans le temps à l’émanation éternelle, de l’univers infini au monde clos, et du libre arbitre au fatalisme. La philosophie voltairienne des vingt dernières années constitue ainsi un système cohérent, suspendu à l’idée du « Demiourgos » comme principe fondateur de l’ordre cosmique et de l’exigence morale.

Alain Sager (Société Voltaire),
« Voltaire à la lumière du concept d’ironie chez Kierkegaard »

Dans sa thèse de 1841, Kierkegaard dégage le sens du « concept d’ironie », depuis son incarnation originelle chez Socrate jusqu’à sa propre époque. En référence à des textes précis chez Voltaire, cette communication s’appliquera à montrer comment l’analyse kierkegaardienne apporte un éclairage révélateur concernant l’ironie chez Voltaire. Plus tard dans son œuvre, Kierkegaard placera l’ironie entre deux sphères d’existence : l’esthétique et l’éthique. On se demandera alors dans quelle « sphère » on peut situer Voltaire. Peut-être ce théiste profondément laïque et moral n’a-t-il jamais accédé en réalité à la sphère du religieux?

Baldine Saint Girons (Université Paris Nanterre et Institut Universitaire de France),
« Voltaire et l’autocritique de la philosophie »


L’emploi du terme de philosophie n’est pas seulement descriptif, que cette description concerne un type d’amour, de discipline ou d’objet. Il est aussi axiologique et prend un sens singulièrement laudateur, lorsqu’il désigne la distance prise par rapport aux vicissitudes de l’existence (notamment, les plus pénibles), et une certaine capacité à joindre le réel, en faisant la part de l’anticipable et de l’inanticipable, du démontrable et de l’indémontrable. Ce que la philosophie met en cause, lorsqu’elle s’autocritique, est le fondement même du savoir. Or, le propre de Voltaire est de montrer que les habitus intellectuels sont d’abord une manière de configurer des conduites pratiques, bref, que la conduites intellectuelle est d’abord une « structuration de l’expérience commune », pour reprendre le sous-titre d’un livre d’Aldo Giorgio Gargani. Analyser les modes de comportements les plus concrets n’a plus alors rien d’anecdotique ou, plutôt, se transforme en méthode pour élever l’anecdotique au rang du philosophique, dans la mesure même où pareille opération permet de comprendre la genèse des différents types de rationalité.

Alain Sandrier (Université de Université Paris Nanterre),
« Lectures athées de Voltaire »


Nét du vivant du philosophe, le soupçon est ancien et n’a jamais quitté la scène interprétative. Non seulement la pensée de Voltaire, malgré ses dénégations, ferait le jeu de l’athéisme, mais en plus reposerait sur des soubassements athées, et cela peut-être à l’insu de son auteur. L’hypothèse demande à être auscultée de près, ne serait-ce que parce que l’accusation d’athéisme, qu’on la prenne en bonne ou mauvaise part, soulève la question de la difficile définition d’une position relevant autant du champ théologique que philosophique. On se proposera ici d’examiner quelques cas d’interprétations et d’utilisations de la pensée de Voltaire venant d’athées avérés qui permettent peut-être, par leur orientation même, de « forcer la raison » du déisme voltairien, en lui imposant un régime qui souligne la précarité de cet acte de foi en Dieu si souvent affirmé par Voltaire. C’est l’occasion de revenir sur les problèmes du « scepticisme » et de la « religion » de Voltaire: l’athéisme se montre ainsi comme un révélateur des tensions de la philosophie de Voltaire dans sa volonté de fonder une certitude métaphysique.

Debora Sicco (Université de Turin)
« “Ce livre est rempli de plus des vérités utiles que l’Esprit des lois et je ne veux point mourir sans le prouver” : Voltaire champion de Chastellux contre Montesquieu »


Nous montrerons ici comment, à l’origine des louanges enthousiastes que Voltaire adresse à la Félicité publique de François Jean de Chastellux, on trouve non seulement le désir d’exprimer son appréciation à l’égard de cet ouvrage, mais aussi l’intention de l’opposer à l’Esprit des lois, afin de réaffirmer les fautes et les limites de ce dernier. En effet, pendant qu’il ne cesse de célébrer l’ouvrage de Chastellux et les vérités utiles qu’on peut tirer de sa lecture, Voltaire s’engage à démontrer que Montesquieu n’était qu’un charlatan et que son chef-d’œuvre n’est pas digne de la gloire qu’on lui accorde. Ce livre qui l’a déçu ne vaut pas, à son avis, ce De la félicité publique, qui l’a intéressé, instruit et charmé; son Commentaire sur l’Esprit des lois de Montesquieu (1777) prend racine précisément dans sa volonté d’en convaincre tout le monde.

Gerhardt Stenger (Université de Nantes),
« Malebranche et Spinoza dans Tout en Dieu »


Depuis le milieu des années 1760, Voltaire considère que Dieu n’agit pas comme un souverain dans son palais. Le monde n’est pas issu d’une création, toutes les choses sont plutôt des «émanations éternelles» d’un « premier moteur ». Quand on dit que le monde émane de Dieu, cela ne signifie nullement qu’il est Dieu, pour la simple raison que l’univers n’est pas plein. Désormais, la religion de Voltaire est faite. En plaçant l’opuscule Tout en Dieu (1769) sous le patronage respectable de Malebranche, il présente en réalité une version amendée de la philosophie de Spinoza. Voltaire retient du premier le syntagme « tout en Dieu », le reste vient de lui, ou plutôt d’une méditation sur le second. Il s’agit donc de comprendre comment Voltaire détourne le syntagme malebranchiste : puisque nous avons des idées et des sensations sans l’intermédiaire d’une âme spirituelle, « tout en Dieu » signifie que nous sentons et pensons grâce à une « mathématique générale » émanée de l’intelligence suprême. La nature est ainsi l’émanation d’un « dessein intelligent » : non pas du Dieu de Malebranche, mais d’un «principe universel, éternel et agissant».

Mis à jour le 22 avril 2014