Amartya Sen-Discours

FRATERNITÉ ET CONNAISSANCE

Publié le 10 février 2020 Mis à jour le 10 février 2020
"Je suis très reconnaissant à l’université Paris Nanterre pour ce doctorat qui m’est octroyé. C’est un grand privilège d’être affilié à cette université éminente par cet honneur. Il est aussi très stimulant pour moi d’établir de nouveaux liens avec le monde universitaire français, dans la mesure où mes travaux, dès leurs débuts, ont été fortement influencés par des idées qui sont nées et ont grandi en France. Qu’il s’agisse de l’inspiration venue par la révolution intellectuelle liée à la Révolution française, ou que l’on pense à mes efforts, au fil de plusieurs décennies, pour élaborer une théorie du choix social qui trouve ses origines dans les travaux des mathématiciens français du 18e siècle, tels Condorcet ou Borda, ma dette envers la France et les idées françaises est incommensurable. La cérémonie d’aujourd’hui, chaleureuse et bienveillante, est aussi une occasion pour moi de reconnaître cette dette.
Puisqu’il est attendu que je m’’exprime sur un sujet universitaire, je prendrai la liberté de dire quelques mots de ces connexions françaises qui sont les miennes. Je me souviens qu’étudiant, dans mes jeunes années en Inde, à Calcutta plus précisément, j’ai pensé que dans la devise tripartite de la France la Liberté et l’Égalité étaient des injonctions aisées à s’approprier, tandis que la Fraternité, troisième exigence, représente une aspiration bien plus complexe. Plus spécifiquement, on rencontre souvent des personnes qui se disent libertaires et nombreux sont ceux qui voient leur engagement comme égalitaire, mais plus rares sont les personnes ou les mouvements dont on puisse dire qu’ils sont attachés à la fraternité. La fraternité est importante, et souvent invoquée comme l’idée motivant une forme générique d’amitié et de proximité, mais en tant que valeur, la fraternité semble être un objectif plus difficile à cerner.

Et pourtant, un des aspects les plus tristes de la violence et du chaos du monde contemporain est de nous rappeler fortement que tout est en péril si les individus sont hostiles et non amicaux les uns envers les autres. Nous sommes contraints aujourd’hui de penser en termes de sécurité et de sûreté bien plus qu’il n’était coutumier dans le passé. La différence ne vient pas seulement de la violence et des massacres que l’hostilité et l’inimitié occasionnent effectivement, mais aussi de la peur permanente qui entame la joie et la sérénité existentielles de la plupart d’entre nous.

Dans ces quelques remarques d’aujourd’hui, je souhaite parler non tant de l’importance de l’amitié en général et de son besoin aigu de paix et de sécurité, mais de la corrélation particulière qui lie l’incitation à la connaissance et son développement, l’amitié et l’absence d’hostilité disruptive dans les relations entre différents groupes d’individus, telles les nations ou les communautés. Je vais tenter d’illustrer mon propos par des exemples concernant l’Inde, le pays d’où je viens.

Comprendre que l’amitié contribue à la production de connaissance est central en philosophie et en histoire des sciences. Les sentiments nationalistes font qu’un pays revendique une éclosion isolée des sciences et des mathématiques dans ce pays exclusivement, détaché du reste du monde et sans lien avec ce que nous apprenons des autres, de ces gens avec qui nous avons des relations d’amitié. Or ce n’est pas de cette manière que les sciences et les mathématiques, ainsi que la culture, fonctionnent en définitive. Ainsi, la conception de l’Inde ancienne comme une île, découvrant et inventant tout dans un isolement glorieux, cette vision plaît sans doute aux intellectuels nationalistes en Inde, mais elle est fondamentalement fausse.

Nous apprenons les uns des autres et nos horizons intellectuels s’ouvrent au contact de ce que les autres savent, quand nous interagissons avec eux. Une fois acquises, les connaissances nouvelles que nous avons apprises grandissent de leur propre élan de sorte que nous pouvons rendre au monde extérieur bien plus que ce que nous en avons reçu.
Il en va ainsi de l’âge d’or des mathématiques indiennes. Cet âge d’or n’est pas la période védique, contrairement à ce qui est fréquemment affirmé de nos jours : ces revendications exagérées concernant les mathématiques védiques engendrent tout un environnement fantasmatique dans certains pans du monde universitaire indien aujourd’hui. L’âge d’or des mathématiques en Inde se situe plutôt pendant la période classique du premier millénaire, et s’amorce dès les premiers siècles. La grande révolution mathématique en Inde a été menée, en particulier, par Aryabhata, né en 476 après J.C., et qu’Aryabhata a commencé fut ensuite développé par Varahamihira, Brahmagupta, Bhaskara et d’autres. Les hypothèses d’Aryabhata possédaient une sophistication et une ampleur extraordinaire, tout à fait exceptionnelles dans les mathématiques de son temps. Il y a néanmoins des preuves démontrant qu’en dépit de leur profonde originalité, les mathématiques d’Aryabhata ont été en large mesure influencées, dans leurs prémices, par les avancées des mathématiques en Grèce, à Babylone et à Rome. Il y a eu là une influence extérieure, mais entre les mains d’Aryabhata, les mathématiques en Inde, ainsi que l’astronomie, ont fait des découvertes immenses, pionnières pour le monde entier. L’Inde a appris quelque chose du monde extérieur, mais elle lui a rendu bien plus que ce qu’elle avait reçu d’ailleurs, à mesure que les mathématiques continuaient de se développer en Inde.

Les nouvelles idées nées en Inde se sont propagées à l’étranger, non seulement en Grèce et à Rome, mais aussi en Chine où elles ont joué un rôle crucial dans les progrès extraordinaires de l’astronomie chinoise : pour preuve, le chef officiel du Conseil chinois des astronomes au 8e siècle, à un moment critique de l’évolution, était un mathématicien indien du nom de Gautama. Ces idées se sont également répandues dans le monde arabophone qui allait devenir le moteur des plus grands progrès de la science mathématique du 8e au 11e siècles. Ce qui a commencé par un apprentissage de l’Inde auprès d’autres pays est rapidement devenu un enseignement majeur que l’Inde pouvait prodiguer aux autres, pour qu’en retour ils contribuent de façon majeure au développement du monde des mathématiques. L’amitié, au sens le plus large du terme, à commencer par la capacité à apprendre les uns des autres, a joué un rôle d’une importance essentielle dans ce processus d’interaction, chaque étape consolidant la suivante par-delà les frontières nationales. Les relations fraternelles, sous leur forme la plus général et la mieux partagée, sont au cœur du développement global de la connaissance.

Après avoir émergé sous une forme première à Sumer et Babylone, les notions de trigonométrie ont attiré l’attention des mathématiciens Euclide et Archimède dans la Grèce du 3e siècle avant J.C. et d’Hipparque en Asie mineure un siècle plus tard. Un peu plus tard, au premier siècle avant J.C., en Inde, Surya Siddhanta présenta des constructions trigonométriques plus sophistiquées. L’influence grecque était évidente chez Surya Siddhanta, mais les mathématiques indiennes, à partir de ce moment-là, avaient beaucoup plus à offrir que ce que les colons grecs avaient apporté en Inde en vertu des relations établies à la suite de la conquête de l’Iran par Alexandre et de ses incursions en Inde.

Pour prendre un exemple, quand, vers la fin du 5e siècle après J.C., Aryabhata produisit une somme exhaustive des avancées en mathématiques, le concept du sinus, qui est probablement la notion de trigonométrie la plus largement utilisée aujourd’hui, trouva son étude la plus définitive. Mais on peut se demander : comment ce concept aryabhatien en est venu à se dénommer « sinus », mot qui n’est indien ni en sanskrit, ni dans aucune autre langue indienne ? Ce point d’histoire linguistique a fait l’objet d’un exposé ailleurs, dans mon ouvrage L’Inde, histoire, culture et identité (Odile Jacob, 2007), mais il peut être utile d’y revenir dans le contexte présent.

Aryabhata a appelé le concept de sinus d’un nom sanskrit, « jya-ardha » – la demi-corde – utilisant la base géométrique de la trigonométrie, souvent abrégée en « jya ». Quand les mathématiciens arabes ont traduit ce concept en arabe, ils l’ont appelé « jiba », une transcription corrompue de « jya ». L’arabe ne s’écrit qu’avec des consonnes, les voyelles étant omises, de sorte que le « jya » d’Aryabhata s’écrivait « j, b », les deux consonnes de « jiba ». Le son « jiba » n’a aucune signification en arabe, mais la même transcription peut renvoyer à « jaib », qui est un joli mot arabe désignant une crique ou une baie. Ainsi, pour les mathématiciens arabes, « jaib » remplaça « jiba » sans tarder.

Quand les textes arabes de trigonométrie avancée furent finalement traduits en latin en 1150 après J.C., par Gherardo, un mathématicien italien de Crémone, le mot « jaib », signifiant une crique ou une baie, fut traduit par le mot latin lui correspondant : « sinus » (crique ou baie en latin). Et de là, le mot « sinus » est devenu le terme utilisé par la trigonométrie moderne. Le terme « sinus » si fréquent en mathématiques porte en lui la mémoire du terme sanskrit « jya » inventé par Aryabhata et les marques de ses traductions successives en arabe et en latin. Ce qui est venu d’Inde en Europe est retourné dans le monde comme un outil élaboré des mathématiques et de l’astronomie.

La tendance séparatiste dans le développement de la science, des mathématiques et de la culture est gravement fautive. En effet, le rôle constructif de l’amitié se joue non seulement par-delà les frontières nationales mais aussi à l’intérieur de ces frontières. Les divisions, les tensions et la violence entre les groupes et les sectes que les séparatistes politiques aiment promouvoir (y compris au sein d’une nation, comme c’est de plus en plus le cas en Inde aujourd’hui) ne nuisent pas seulement à la cohésion sociale : elles travaillent contre le progrès intellectuel à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières de ces nations.

En effet, la vision isolationniste du progrès de la connaissance est intrinsèquement erronée, même si elle est séduisante aux yeux des nationalistes et des sectaires. Nous avons raison de garder en mémoire l’importance de l’amitié et de la fraternité, non seulement pour mener nos vies en paix et en sécurité, mais aussi pour permettre le progrès intellectuel.

Je suis aujourd’hui un étudiant de l’université de Paris Nanterre qui reçoit son diplôme et c’est la thèse que je présente aux autorités de cette belle université."

Seul le prononcé fait foi

Mis à jour le 10 février 2020