Anonymats urbains. Ethnographies comparées

Publié le 28 mai 2019 Mis à jour le 11 juin 2019

L’objectif de ces journées d'études est de comparer des pratiques de circulation, des modes de communication et des formes sensibles d’ajustement à la pluralité et à la densité urbaines, en utilisant la notion d’anonymat comme analyseur. Celle-ci servira à poser la question des frontières entre le privé, le commun et le public à travers l’étude comparative des modalités de la construction des sujets individuel et collectifs, des régimes d’apparence et de l’entre-soi dans différents contextes urbains.

Date(s)

du 17 juin 2019 au 18 juin 2019

Anonymats urbains. Ethnographies comparées

 

Organisateurs : Franck Mermier (IRIS UMR 8156) et Virginie Milliot (LESC UMR 7186)

Toute une tradition sociologique de Georg Simmel à Richard Sennett en passant par Robert Park, a insisté sur la vertu libératrice de l’environnement urbain où se retrouverait le triptyque modernité, anonymat et cosmopolitisme. Cette vision positive de la grande ville perçue comme espace d’individualisation et de liberté, s’accompagne d’une conception supposée universelle de l’anonymat comme forme d’adaptation individuelle et de régulation sociale dans un environnement dense et hétérogène. A l’heure où la condition urbaine se généralise, il nous a semblé important de revenir sur ces postulats en partant d’une analyse ethnographique comparative des expériences des citadins dans des villes aussi diverses que Beyrouth, Paris, Abou Dhabi, Moscou, Téhéran, Istanbul, Tokyo ou New York.

 

Si l’on peut retrouver des similitudes de comportements dans les espaces publics de la plupart des grandes métropoles à travers le monde, entre indifférence feinte et degré minimal de civilité, l’indifférenciation sociale ne peut pas être considérée comme le dénominateur commun d’une supposée condition urbaine capable de s’affranchir des hiérarchies et des formes d’identification propres à chaque société. Il existe des villes où les différences sociales et nationales se donnent immédiatement à lire dans l’organisation de l’espace et l’apparence des citadins et où ceux-ci peuvent difficilement échapper aux assignations identitaires et statutaires. Ces villes qui ne sont pas vécues par leurs habitants comme des environnements anonymes, semblent infirmer l’hypothèse de l’universalité de l’anonymat urbain. Le maillage relationnel des groupes et des communautés peut rester structurant et endiguer les risques de l’accessibilité et de la diversité, comme le cadrage des rôles publics interdire les rencontres anonymes. L’ethnographie des pratiques citadines révèle néanmoins des modulations et des combinaisons relationnelles, des circulations et des tactiques entre différents espaces normatifs et régimes de moralité. Si l’anonymat n’est pas systématiquement généré par la densité urbaine, on peut cependant observer des pratiques citadines consistant à se rendre incognito, non identifiables, afin d’échapper aux contraintes de rôles et de statut. L’ethnographie de ces expériences citadines complexifie l’analyse de ce que l’on a coutume de désigner par le terme d’anonymat. En partant des pratiques citadines nous proposons de déplier ces modes de construction de la relation et jeux de construction du soi.

 

L’ethnographie des pratiques citadines révèle également l’importance politique de diverses formes de rassemblements anonymes. Importance de la « foule » au sein de laquelle les citadins ressentent des sentiments d’identité et d’étrangeté et ne cessent de se catégoriser mutuellement pour s’orienter. Ils peuvent s’y expérimenter comme faisant partie d’un ensemble collectif plus vaste, comme ils peuvent être renvoyés à un statut d’étranger et se sentir menacés. Ce qui nous invite à réfléchir à la manière dont des sentiments d’appartenance se construisent sur un mode sensible, par l’épreuve de la coprésence et du spectacle de cette mutuelle visibilité. Inversement le spectacle de la foule urbaine permet également de se situer, de prendre la mesure de ses différences et des éventuelles transformations en cours. Les réactions des citadins à ce qui se manifeste dans la rue, leurs manières de considérer les « étrangers » sont de même des données importantes pour saisir les fragiles et incertaines négociation des seuils et du commun.

 

Ces journées d’études ont pour ambition de repenser la condition urbaine à l’aune d’une comparaison rigoureuse des pratiques urbaines, d’esquisser une théorie ancrée des formes de vie caractérisées par la densité et de tenter de saisir, pour paraphraser Benveniste, « comment se dévoilent les fondements sociaux du « soi » et de « l’entre soi » ».



Mis à jour le 11 juin 2019