Colloque : La sociologie face à la question de la reconnaissance

SOPHIAPOL, E.A. 3932
Laboratoire de sociologie, philosophie et anthropologie politiques

Université de Université Paris Nanterre

Colloque : La sociologie face à la question de la reconnaissance


Les 14 décembre, 15 décembre et 16 décembre (matin) 2006

Maison de l'Europe, 35 rue des Francs Bourgeois, 75004. Métro Saint Paul

Alain Caillé, Luis Cardoso de Oliveira, Philippe Chanial, Christophe Dejours, François Dubet, David Graeber, Nathalie Heinich, Jean-Claude Kaufmann, Michel Lallement, Jean-Louis Laville, Christian Lazzeri, David Le Breton, Patrick Pharo, Emmanuel Renaut, Richard Sennett, Ilana Silber, François de Singly, Laurent Thévenot, Shmuel Trigano

Programme

Résumés des communications

Issue des travaux philosophiques des années 80 dans le sillage notamment de Charles Taylor, Jürgen Habermas, Axel Honneth, Nancy Fraser ou James Tully, la question de la reconnaissance s'est considérablement étendue dans le champ de la philosophie morale et politique. À tel point qu'il n'est pas exagéré de dire qu'elle est en passe d'y supplanter les innombrables débats suscités par la Théorie de la justice de J. Rawls. Comme si était mis en scène, un nouveau principe de différence. Non plus celui qui affirme que les inégalités ne sont justes que pour autant qu'elles permettent d'améliorer le sort des plus démunis, mais celui qui pose en somme que ce sont les différences - les identités individuelles ou collectives singulières - qui doivent être reconnues de manière égale et que c'est en cela que réside la justice. C'est bien en tout cas cette certitude qui anime l'essentiel des luttes politiques et sociales désormais. Pour le meilleur - la quête d'une égale dignité des personnes - et pour le pire - la concurrence victimaire.

Curieusement, la sociologie semble avoir du mal à s'emparer théoriquement de cette thématique. La chose est d'autant plus étrange qu'à de nombreux égards, elle ne parle que de cela. Que de consommation ostentatoire, bien sûr, avec Veblen, que de statut social dans la tradition fonctionnaliste et culturaliste américaine, que de travail de la figuration  et de la face dans l'interactionnisme symbolique, que de groupes de statut et de légitimité avec Weber ou avec Elias à sa manière, que de distinction avec Bourdieu etc.

De son côté, la sociologie du travail à thématisé le rôle de la reconnaissance au sein des organisations comme un élément clé de la constitution de l'identité au travail (Sainsaulieu, Méry, Sennett). Enfin, au croisement de la psychologie sociale et de la sociologie, les travaux sur l'évaluation de la souffrance au travail ont commencé à prendre de l'ampleur, aussi bien dans le paysage français (Dejours, Beaud, Pialoux) qu'étranger (Heinzmann).

  • Quelques questions

Plusieurs questions peuvent être ainsi posées à la sociologie concernant les différentes dimensions de la reconnaissance. .

En premier lieu, du point de vue de la sociologie du travail, précisément, on pourrait se demander dans quelle mesure les différentes formes de reconnaissance de capacités et de compétences au sein des organisations qui ont joué un rôle d'intégration à travers la construction des « métiers » au cours des années 60 et 70 ne sont pas en train d'être utilisées aujourd'hui comme de nouveaux moyens particulièrement efficaces de contrôle de la productivité dans les entreprises. Qui peut conduire aussi bien à un renforcement de la discipline au travail qu'à une stratégie visant à écarter ceux qui ne sauraient entrer dans ces nouvelles stratégies d'évaluation, quand il ne s'agit pas de déconsidérer les métiers et les savoir-faire qui résistent  aux processus de déqualification. On rappellera ainsi, dans le sillage des analyses de Sennett, que les capacités et les compétences qui attirent la distribution de l'estime se construisent dans la durée et que les nouvelles formes de précarisation du travail tendent à réduire ces possibilités de construction de soi.

 Au-delà de la sphère du travail, il convient  ensuite de s'interroger, dans une perspective de sociologie historique et culturelle, sur le primat de plus en plus absolu donné désormais à la compétence économique et financière sur toutes les autres formes de compétence. Il  engendre une «hiérarchie d'estime» peu acceptable du point de vue d'un idéal de  pluralisme démocratique.

Mais les évolutions en cours ne sont-elles pas paradoxales ? C'est dans le domaine des rapports de genres, de sexualités, de cultures ou de religions que les luttes pour la reconnaissance, médiatisées par le droit, la loi et le travail  historique de la mémoire sont les plus vives et les plus spectaculaires. Au point qu'elles éclipsent et se subordonnent de plus en plus les luttes sociales et politiques plus traditionnelles, les luttes de redistribution. Au rebours de l'emprise croissante, quasi monopolistique des normes économiques et financières sur l'existence sociale,  l'explosion de ces luttes pour la reconnaissance, d'ailleurs inséparable du triomphe de l'individualisme, va de pair avec un pluralisme social et culturel sans cesse croissant. Comment la sociologie politique interprète-t-elle le rapport étrange qui unit ces deux mouvements apparemment contradictoire : dissolution du pluralisme politique et idéologique dans la pensée unique du tout-économique, d'une part, exacerbation du pluralisme social et culturel, de l'autre ?

  • La question de la reconnaissance, question théorique centrale de la sociologie ? 

Voilà qui soulève, de manière plus générale, la question du statut des explications proprement sociologiques par rapport au discours de la philosophie politique et de la science économique. La sociologie eu égard à sa tradition, semblerait devoir s'organiser comme cette discipline qui atteste du caractère central et de l'omniprésence empirique des luttes pour la reconnaissance dans lexistence sociale.

Or, curieusement, le moment de la lutte pour la reconnaissance n'y est pas thématisé en tant que tel. Sans doute parce que le plus souvent il est pensé simplement comme le moyen de sanctionner et de confirmer des réalités supposées bien constituées par ailleurs et indépendamment de lui. La consommation ostentatoire ou la distinction ne seraient ainsi que les moyens de symboliser, ou, au mieux d'aider à reproduire la domination de la classe « de loisir», ou dominante, définie préalablement par la possession d'un certain volume de capital social. Ou encore, à l'inverse, l'accomplissement des rôles liés au statut social se comprendrait comme simple mise en œuvre des valeurs reconnues comme légitimes et lui préexistant.

Plus profondément, la sociologie  semble n'être toujours pas parvenue à trouver sa voie théorique propre entre une tradition de holisme méthodologique, qu'elle avait en commun avec l'anthropologie culturelle, et l'individualisme méthodologique qu'elle emprunte largement aux économistes. Or la posture holiste lui interdit de saisir le moment de l'action, de la lutte et de la pulsion d'individuation, alors que la posture individualiste la pousse à, méconnaître le poids du social institué et des interdépendances, et l'incite subrepticement - modèle économique aidant -  à penser les sujets humains d'abord comme des accumulateurs. Ne sont-ils pas tout autant prêts, cependant, à tout perdre en vue d'accéder à la reconnaissance à laquelle ils aspirent ?  , peuvent décourager le désir même du conflit.

On devra donc se demander si le paradigme de la lutte pour la reconnaissance -celui qui repose sur l'affirmation  que la visées première des sujets sociaux est d'être reconnus (précisément comme sujets sociaux), n'a pas vocation  à constituer le paradigme sociologique par excellence.

                                                          Alain Caillé et Christian Lazzeri


Mis à jour le 04 mars 2010